• chameau dans la neigeAinsi donc, la lettre C serait à l'origine une bosse de chameau, le guimel qui proviendrait lui-même du gamal, signifiant "chameau". Ainsi donc, ce chameau aurait traversé les déserts, avec sa compagne, pour chercher pitance dans la garrigue encore enneigée. Alors comme ça, les bosses rousses roulées en boules auraient donné aux hommes la troisième lettre pour lire le monde et l'ouvrir sur les autres. Ces bêtes placides et toutes en courbes, pas vraiment belles, auraient aussi inspiré une marque de cigarettes dont la fumée ferait voyager loin sans ménager la monture. C comme caravansérail, chapiteau ou camions  jaune et rouge du "Cirque Univers". La photographe les laisse hors-champ. Délibérément. Elle ne veut voir que caravansérail sur la route des grands voyageurs. Ne veut que rêver en ces temps de grand froid, grande disette et grand désarroi.

    Alors comme ça - il n'en aurait pas toujours été ainsi- ce chameau aurait été le plus beau pour cette chamelle et cette chamelle la plus belle pour ce chameau. Ainsi, donc ils auraient fait un long voyage, traversé les déserts de Gobi et d'ailleurs pour blatérer à Schérazade leurs contes des mille et une neiges.



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  • bonhommes de terre dans la neigeC'est vrai. Ne le fais plus. N'en ai plus envie. Au lieu de ça, mes lèvres bougent, s'agitent, s'étirent sans sourire ou forment des ronds par lesquelles trépassent des borborygmes ou des cris inarticulés. Ça c'est le jour. La nuit, je rêve de lettres: rêvé toute une nuit d'un le lendemain d'un o. Pas même assez pour faire un mot dans la semaine. Quant aux lectures, elles tournent autour de la vis, de la violence impossible à penser à représenter, que Shakespeare, Sarah Kane et Boltho Strauss représentent pourtant. J'essaie de comprendre les limites de ce que je peux supporter. La langue et les mains coupées de Lavinia, le bras de Chiron qui reste accroché à l'épaule de Titus qui vient de le tuer- non, cela me fait rire- mais les viols de Ian de Cate, les yeux de Ian arrachés par le Soldat, le bébé mort mangé, tous ces mots transformés en images insupportables, obscènes, j'essaie de les supporter. De mettre à distance l'émotion, d'analyser mes rejets. Tente de regarder Skin de Sarah Kane, en vain.

    Alors, oui, c'est vrai, j'aspire à la légèreté parfois. Et aussi ne pas partager. Regarder tomber la neige. Aller à Tokyo, en m'éloignant des clichés -le contraste tradition/modernité- à la recherche d'un trait léger. Me remettre à jouer. Posé dans la neige trois bonhommes toujours en chambre enfermés. Grossièrement taillés, ne sais plus exactement d'où ils viennent - Amérique du sud, je crois-, ni ce qu'ils représentent. Seul souvenir: A., la personne qui me les a offerts et qui n'est plus. Mes bonhommes ont les yeux fermés sur mon coeur gelé, mes obscénités. Soudain, surgit une phrase incongrue, sortie d'un rêve qui n'a pas encore eu lieu: J'ai nuagé jusqu'à tes papillons pour en faire des [sibiz] - ci-bees, C.B's?


     


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  • Chaque premier vendredi du mois, c'est Vases communicants. C'est avec un grand plaisir que j'accueille Christophe Sanchez du blog Fut-il  (qui, pour une grande part, inspira l'intitulé du mien) pour mes sixièmes Vases communicants. Nous avons pris une photo, chacun de notre côté, le 16/01 à 16h01 et nous sommes lancés le défi d'écrire un texte en 1601 signes sur la photo de l'autre. Ce jour-là, je pris la photo d'une affiche pour une exposition "Corpuscules" de Philippe Favier au musée Granet, à Aix-en-Provence (Christophe n'a pas eu connaissance de ces infos, il a juste écrit sur cette photo!)

     

    Vases communicants (6)

     

    1601 jours quils sont partis. 1601. Jai compté chacun de ces jours, chacune de ces minutes, chacune de ces secondes pour en arriver à ce décompte imparfait. Et le 16/01 à 16h01, je me surpris à trouver juste cette numération : 1601. Ce chiffre si mal mené, si mal rond, si grand et si vide de sens se justifie par la coïncidence du temps. La date et lheure comme un témoin de plus à limpensable, limpossible, lirréelle réalité. 1601. Lincongruité du mal. Parce que cest bien de cela dont il sagit, quand je repense à cette suite humaine mise à plat sans aucune dimension, lorsque je me retrouve démuni et lâche pour mes aïeux devant cette fresque immortelle peuplée de vies éteintes. 

    Un passage dhistoire et des voix étouffées, un train - le 1601 Drancy-Buchenwald  - et de la fumée qui pique les yeux, qui perfore la vue et lentendement comme les œillets qui crèvent leurs visages ignorants. Voilà en corps oubliés ce quil reste de Chamira à la longue popeline de velours, de Gad au costume clair seyant et à la moustache impeccable, de la vieille Emouna leur mère et belle mère bâtisseuse despoir. Suit leur descendance détourée de blanc, flanquée sur un mur comme une estafilade sur nos cœurs : Adam, Simon, fils de Chamira et Gad, et leurs épouses Gayil et Tsipia puis leurs enfants, petits-enfants aux prénoms oubliés parce que trop peu usités, trop neufs, trop peu ancrés dans la vie pour être mémorisés, trop vite partis. Une litanie de prénoms sans nom, car la famille nexiste plus depuis 1601 jours, depuis que le train de la mort a craché un épais voile de vapeur sur la vérité.

                                                                                         Christophe Sanchez, janvier 2012.


    Pour retrouver la liste (concoctée avec patience par la généreuse Brigetoun) des autres rendez-vous des Vases communicants, cliquez ici.


     


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  • singes signes neigesElle neige. La divinité de la légèreté a entendu mes prières. Je lui dois une ode. À la joie et l'émerveillement retrouvés en enfance. Tout a changé. Le plomb a pris de la plume dans l'aile. L'arbre qui s'appelait sycomore hier encore s'appelle aujourd'hui sic and more and more... Ainsi, et de plus en plus, la nuit a laissé place à la blancheur, le bruit au silence, le poids à la légèreté. Même les pas lourds de neige, s'allègent dans la liesse. Même la pensée d'Omer jouant dans la neige me fut souvenir léger. Ulysse aux milleclowneries, après avoir crevé l'oeil du monstre hiver, se glissa sous la toison blanche des flocons et sortit de l'antre. 

    singes signes neigesBien sûr, le don de la neige appelle un contre-don: les doigts ou le moteur gelés, pire parfoi - la petite fille aux allumettes meurt dans la neige, oui, mais auparavant elle a vu des merveilles. La neige déroule ses pages pour y inscrire les signes qu'on veut y lire. Évidente parenté de la neige et de la lecture, par le blanc et le  silence. Souvenir très fort d'un cours de littérature comparée sur Dubliners de James Joyce. Madame B. lisant à voix haute un extrait de la dernière nouvelle du recueil "Les morts". Au moment où la neige tombait dans la fiction, on a vu à travers les fenêtres la neige commencer à tomber. Quelques petits coups légers sur la vitre le firent se tourner vers la fenêtre. Il avait recommencé à neiger. Il suivit d'un oeil ensommeillé les flocons argentés et sombres qui tombaient obliquement dans la lumière du réverbère. Le temps était venu pour lui d'entreprendre son voyage vers l'Ouest. Oui, les journaux avaient raison: la neige était générale sur toute l'Irlande. La neige tombait sur chaque partie de la sombre plaine centrale, sur les collines sans arbres, tombait doucement sur le marais d'Allen et, plus loin vers l'Ouest, doucement tombait sur les sombres vagues rebelles du Shannon. Elle tombait aussi, en chaque point du cimetière solitaire perché sur la colline où Michael Furey était enterré. Elle s'amoncelait drue sur les croix et les pierres tombales tout de travers, sur les fers de lance du petit portail, sur les épines dépouillées. Son âme se pâmait lentement tandis qu'il entendait la neige tomber, évanescente, à travers tout l'univers, et, telle la descente de leur fin dernière, évanescente, tomber sur tous les vivants et les morts.

             James JOYCE, Dublinois, traduit de l'anglais par Jacques Aubert, Préface de Valéry Larbaud, éd. Gallimard, 1974, Folio, 2439.

    singes signes neigesLa neige ne tombe plus. Seuls les nuages affluent en masses sombres, traversant le ciel d'ouest en est. 




    singes signes neiges












     



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  • Que n'ai-jeRêve de neige entre nuit blanche et brun matin. Neige, que n'ai-je? Ensuite seulement, bulletin météo: épisode neigeux possible, ici. Or de neige que nenni sinon peut-être ce ciel de neige. Au moment de faire courses, saisis le masque d'Apollon en carton pour le prendre en photo sur ciel d'un beau gris. Le temps de rouler au supermarché, le temps a changé. Le soleil, un tyran parfois par chez nous! De quoi me plains-je?

    Comment s'appelle le dieu de la neige? Un beau chant pour le célébrer je déroulerai, s'il daigne se montrer. Dans la nuit blanche et dans la neige, je m'enfonçais. Crissement seul de mes bottes, entendais-je.

    Que n'ai-je enfin le silence? Que neige le silence et l'antan! Que revienne Villon baller le temps passé! 




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