•  Finir les phrases de Modiano


    finir les phrases de Modiano

     

    Fin de journée difficile… Entrée d’un prof-automate-soldat-plus vraiment la fleur au cartable- dans habitacle décompression d’une voiture en pilote-automatique –fidèle soldat – la fleur au pare-soleil– radio du service public – la parole d’un homme ponctuée de euh… de points du suspension sur plusieurs lignes, parole en quête, confuse, hésitante, la voix reconnaissable d’un écrivain dont on a aimé la voix à l’écrit… Jadis, quand on lisait encore des livres. S’il fallait noter la performance orale, l’élocution, la fluidité de la pensée, même la progression depuis les Apostrophe de Pivot –déjà à l’époque le constat du contraire de l’aisance télévisuelle, d’une souffrance à dire ce qu’il suffirait de lire pour être entendu, qui touche les touchables - sûr qu’il n’aurait pas même la moyenne… Le prof-formaté-petit format  soupire, tente de surmonter son irritation. Se surprend à finir les phrases à sa place. Soudain, l’automobiliste tend l’oreille, il se prend au jeu des silences si denses, des euh heureux – où l’on se surprend à penser, plus exactement à penser comme Modiano, à finir ses phrases. À comprendre exactement ce qu’il veut ne pas dire. Si c’était une stratégie de sa part, ce serait un maître à penser. Sans aucun doute, c’est une voix singulière, qui dérange le communicant automate ronronnant. La voix de Modiano touche le lecteur caché sous l’automate. Le lecteur écrit, est Modiano. Carapace d’automate pulvérisée.

    finir les phrases de Modiano

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  • Dans la chambre d'Estelle...

     

    vases communicants (10)


    Soudain elle comprenait pourquoi on devient méchant. Elle avait attendu. Patiente. Elle l’avait attendu en vain. Compréhensive. Pour rien. Elle se disait que l’on ne connaissait pas les personnes avec qui on vivait. Ou si peu. Des tranches de vie découpées… et la peau, dure qui résistait. Ne distinguait que la face émergente de l’iceberg. Des sentiments, elle avait cru à leurs constantes présences. Se rendait compte aujourd’hui de l’étendue de son imaginaire. Souriait. Voulait désormais du réel, du vrai, du concret. Une peau, une bouche, un corps… la peau, douce. Elle avait été dans une bulle, une cage, une serre, c’était sa vie, même pas rêvée. Et elle s’y sentait bien. Ne voulait pas finir Titanic. Et ce mal de ventre horrible qui ne la quittait plus. Comme si on lui arrachait viscères. Comme quand elle avait seize ans. Qui était-elle ? Elle devenait méchante ? Et fuir pour se préserver. Ne pas affronter la réalité. Sa trop grande douceur était un handicap. Elle ne pensait qu’éducation et culture. Et pensait, parfois, être la seule à croire encore un peu à ces vieilles antiennes. Elle l’avait vraiment attendu. Elle était exempte de foi. Enfin, c’est ce qu’elle croyait mais elle n’en était pas vraiment sûre. Que connaissait-elle de la foi ? Dans sa nuit blanche, était-elle, elle, Estelle, pour la première fois ? Elle avait son destin en main. N’était plus dans l’attente. Elle regardait tout d’un œil nouveau. Ses tripes lui faisaient encore mal. Elle détestait la cause de ce mal. Mais il fallait bien l’extirper de son ancien corps avec toutes les scories qui pouvaient lui rappeler, avant… ce mirage. Elle muait intérieurement. Avant que le soleil ne se pose sur les vitres de sa serre, pénétrées soudain par les rayons. Elle s’ouvrirait telle une chrysalide. Devenait, au sortir de sa nuit blanche, jeune et frêle papillon, certes, mais, rayonnante, vivante… la peau, de nouveau douce.

     

    Franck Queyraud


    Pour ces dixièmes vases communicants, je reçois celui qui se fait parfois appeler Silence ou Le flâneur et que je lis régulièrement sur Flânerie quotidienne: Franck Queyraud. Franck, bibliothécaire dans une ville du Sud de la France, aime les nuages (ceci n'expliquant pas cela) et les points de suspension... J'aime bien son avatar sur Twitter: un pingouin malicieux s'apprêtant à frapper l'une contre l'autre des cymbales dans les oreilles d'un ours polaire qui dort du sommeil du juste. Franck n'est ni ours ni pingouin mais ce flâneur qui saisit le moment juste avant que le silence ne se brise et en conserve la mémoire. Nous avons convenu d'écrire sur les thèmes de cloisonnement, de passage, d'ouverture et d'offrir des images à l'autre. Vous venez de lire son texte sur mon image (plus gourmande, j'ai choisi deux de ses photos que vous pourrez voir chez lui, avec mon texte).

    Comme de coutume, Brigitte Célérier l'inégalable a établi la liste de tous les rendez-vous des Vases communicants d'octobre. Qu'elle en soit remerciée encore une fois.



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  • commencer l'aventureCommencer l’aventure

     

    Se mettre en marche vers ce qu’il doit advenir, ce qu’il adviendra. Ne pas se résigner à. Ne pas dire C’est comme ça dans un soupir. Ne pas se limiter au Ne pas. Marcher son pas. Ses pas, les marcher sans compter. Ce serait ça l’aventure. Marcher. Point. Sans se fixer un point final. Pointillés, peut-être, point de suspension, en tout cas. Ne pas se prendre pour un oiseau migrateur. Et pourquoi pas ?  Ne marcher ni dans les clous ni dessus, prendre le risque de prendre son envol après avoir recourbé les clous. Sommes-nous des aventuriers ou des vétérinaires ? peut-être des forgerons. La main à marteau vaut la main à clavier. Sommes-nous des aventuriers ?

    commencer l'aventure



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  • file d'attenteQuel culot ! Au lieu de poser une question elle préfère lire un de ses poèmes, s’il le lui permet. Il permet. Bon,  d’accord, elle l’a bien lu le poème de Charles Juliet, lentement et sobrement, mais est-ce une raison pour faire attendre tout le monde ? Nous aussi on veut notre dédicace « Vous comprenez pour moi c’était important de faire entendre vos mots à voix haute » L’écrivain acquiesce, jette un coup d’œil à la file qui attend. « Je suis po-ète moi aussi »  Elle lui tend deux plaquettes (probablement autoéditées, et oui, on peut parler de mauvaise foi de ma part) en même temps que le recueil pour la dédicace. Son aplomb, son assurance m’époustouflent. Elle décline son nom pour la dédicace et ajoute qu’elle a mis son adresse à l’intérieur de la brochure, au cas où il souhaiterait la contacter… Charles Juliet écrit sur ses genoux, lui rend son livre prend les deux plaquettes, approuve le peu de pages, parle de la nécessité de resserrer… Elle a encore des choses à dire, sur ses performances (enfin me semble-t-il : affectant de ne pas m’intéresser à ce qu’elle dit, malgré ses efforts pour qu’on l’entende, je ne distingue pas toutes ses paroles…) Charles Juliet parvient enfin à s’en débarrasser gentiment. C’est mon tour, je bredouille mon prénom.

     

    L’attente. Avez-vous connu, connaissez-vous l’attente ? Cette attente qui pendant des années n’a cessé de me ronger, m’a empêché de participer, a frappé d’inanité cela même qui aurait dû me contenter. Si vous saviez dans quel désert elle m’a fait vivre. Rien de ce qui se proposait à moi n’était à la mesure de ce dont j’avais soif. Et que pouvais-je bien attendre ? Je n’aurais su le préciser. Sans doute étais-je dans l’attente de cette merveille qui eût apaisé la soif de ce qui manque à toute vie. Mais il n’est point de merveille, et je conçois maintenant que je n’ai pas à le déplorer. Ce qui est susceptible de répondre à cette attente ne peut nous venir que de l’instant – cet instant qui est là, en avant de nos pas, et qui s’offre à notre convoitise. Mais souvent, nous le trouvons trop gris, trop banal, et parce qu’il ne nous paraît pas digne de véhiculer ce dont nous désirons nous rassasier, nous le franchissons sans chercher à recevoir à ce qu’il recèle. Combien nous nous trompons. À tout moment la vie abonde, ruisselle, irrigue ce quotidien auquel nous ne savons pas nous arrêter. C’est du plus ordinaire que filtre l’eau de la source. Mais il y a tant à débroussailler avant d’être à même de le comprendre,  de l’admettre.

     

                Charles JULIET, Dans la lumière des saisons, éd. POL, 1991

     

    file d'attente

    file d'attente


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    deux airs de rienCette journée a déroulé la rencontre fortuite d’un hérisson matinal et d’un matin en boule jusqu’à la plongée médusée entre deux airs de rien. Entre les deux, apprendre la mort d’une voix. L’entendre encore ce soir.

     deux airs de rien

    Elle dit : « Ton chant était très beau, le plus beau que j’aie entendu avec celui des oiseaux. Nous, les femmes, nous avons ri parce que nous étions heureuses et que tu nous chantais une vraie histoire, comme nous les aimons. Une histoire d’enfant malheureux. »

                « Tu es le plus grand aède de la Grèce, dit Constance, jusqu’ici nous te respections, en t’écoutant nous avons appris à t’aimer. Notre peuple a parmi ses traditions une sentence qui dit : L’homme pense et la Déesse rit. C’est ce rire qui nous a pris tout à l’heure quand tu nous a montré comment tu n’as cessé de chercher et de dresser des plans pour tomber plus sûrement dans le piège des oracles. Tu t’es arrangé pour faire de ton destin le drame de Thèbes, une affaire d’État, l’histoire terrible d’un roi et d’une reine alors que ce n’était, comme l’a dit Mélanée, que l’histoire d’un enfant malheureux. Tu es aveugle, c’est vrai, mais tu es aussi un homme qui sait faire jaillir la beauté de ses mains, tu es aède et tu as près de toi Antigone.

     

    Henry BAUCHAU, Œdipe sur la route, Actes Sud, 1990.

     


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