• Tom est mort

    Tom est mortTom vient de se suicider. Bouleversé, en sortant du théâtre, il a marché, marché juste pour ne plus penser. Il savait bien faire ça, Tom. Se vider la tête, ça et marcher, marcher. Dans la nature de préférence, dans sa forêt, dans ses arbres. Il détestait la ville en général. Londres en particulier. Il a marché au hasard. S’est retrouvé sur un pont à regarder la Tamise, le léger tourbillon provoqué par le courant à cet endroit-là. Il a repensé à ce qu’avait dit sa sœur au théâtre sur l’attraction du vide. Ne plus penser au théâtre. Repartir. Marcher à grandes enjambées jusqu’à ce que seules ses jambes pensent, jusqu’à ce qu’elles pensent Arrêtons-nous de penser, arrêtons-nous. À un moment, il a marché sur la voie ferrée, au milieu des rails. Il y a pensé quand le train s’est fait entendre dans son dos. Et puis il a sauté sur le côté.  Fuir cette pensée-là aussi. Marcher encore et encore. Il en fallait beaucoup pour le fatiguer, lui et ses jambes de marcheur des bois. Finalement il a trouvé une grange et de la paille. Comme une bûche. Le lendemain, il est reparti. Il se laissait diriger par les noms des lieux . À un carrefour, se dressait un panneau, aux lettres passées et difficiles à déchiffrer. Il indiquait qu’il était possible de descendre la route de la Peine Perdue pour parvenir à Peine Perdue. Ces mots lui plurent, posés le long du chemin… Il avait fini par atteindre la mer et le bout de l’Angleterre. Sur une plage de galets à Dungeness, il n’avait plus été possible d’avancer. Alors il s’était assis à examiner les cailloux. L’un d’entre eux, était troué : on voyait par le trou le monde invisible. Il l’avait longtemps observé.

    Bien sûr, il s’était relevé, avait enlevé son manteau et ses chaussures, et avait marché et pénétré dans la mer.

    Bien sûr, que je le savais. Je l’avais deviné depuis longtemps. Bien sûr j’aurais dû être moins bouleversée et prendre plus de distance. Dès le début, je savais que ce serait lui mon personnage préféré, le plus sensible, le plus tourmenté, le plus secret. Bien sûr, elle s’y entendait à faire en sorte que ça se passe ainsi, la bougresse. Elle savait me piéger et me prendre dans ses rets. Encore une fois piégée, je pleurais Tom.

     

    (Toutes les citations en italiques sont extraites du  roman de A.S.BYATT, Le Livre des enfants, éd.Flammarion, 2012.)

     


  • Commentaires

    1
    Alix Padd
    Samedi 9 Juin 2012 à 21:29

    Tom est mort à la vie de son insoutenable ville. Il a pénétré la mer rêvée qui l'a reçu et englouti. Les sirènes et Neptune l'on accueilli et placé sur une conque belle, pour qu'il en fasse son nid. Il vit heureux. Que la bougresse  essuie ses larmes: son personnage en quête d'auteur, a bien aimé sa plume amie.

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