• marcher seul sur un viaduc avec Lagarce

    marcher seul sur un viaduc avec Lagarce

             Photo de Philippe MARC (Merci !)

    Une chose dont je me souviens et que je raconte encore

    (après j’en aurai fini) :

    c’est l’été, c’est pendant ces années où je suis absent,

    c’est dans le Sud de la France.

    Parce que je me suis perdu, la nuit, dans la montagne,

    je décide de marcher le long de la voie ferrée.

    Elle m’évitera les méandres de la route, le chemin sera plus

    court et je sais qu’elle passe près de la maison où je vis.

    La nuit, aucun train n’y circule, je n’y risque rien

    et c’est ainsi que je me retrouverai.

    À un moment, je suis à l’entrée d’un viaduc immense,

    il domine la vallée que je devine sous la lune,

    et je marche seul dans la nuit,

    à égale distance du ciel et de la terre.

    Ce que je pense

    (et c’est cela que je voulais dire)

    c’est que je devrais pousser un grand et beau cri,

    un long et joyeux cri qui résonnerait dans toute la vallée,

    que c’est ce bonheur-là que je devrais m’offrir,

    hurler une bonne fois,

    mais je ne le fais pas,

    je ne l’ai pas fait.

    Je me remets en route avec seul le bruit de mes pas sur le gravier.

     

    Ce sont des oublis comme celui-là que je regretterai.

     

                                                                          Juillet 1990

                                                                                      Berlin.

     

                           Jean-Luc LAGARCE, Juste la fin du monde, « Épilogue », pp. 77-78, éditions les Solitaires Intempestifs, 1999.

     

    Quelques mots sur cette image qui me bouleverse plus que je ne saurai l’expliquer. Elle se déploie dans ma boîte noire, avec la netteté et la force que seuls possèdent les rêves. Je vois Louis (le personnage qui revient annoncer sa mort prochaine à sa famille, après une longue absence, sans y parvenir) arpenter ce viaduc, mais ce pourrait être Lagarce ou un autre de ses/mes doubles – on sait la duplicité des rêves à nous tromper - , comment dire ? C’est cette montée en puissance se dépliant sur quelques alinéas mimant ce sentiment de plénitude  intériorisée à son comble, et demandant à s’extérioriser en un grand et beau cri. C’est le rêve de ce cri, se poursuivant sur un nouvel alinéa, le plus long, un long et joyeux cri qui résonnerait dans toute la vallée, se prolongeant encore sur la promesse de bonheur, et puis cela décroît (sept syllabes), on n’y croit déjà plus malgré que, et la descente brutale (six syllabes), la disparition du présent, le constat sec au passé (cinq syllabes). Point sans pathos. Pause et la remise en marche avec une image sonore qui remplace celle du cri qui n’aura pas été crié, les pas sur le gravier. La vie marche encore un peu, alourdie d’un regret.

    On pourrait gloser sur cette absence de cri. Au moment où on se sent si vivant, dans sa solitude, à égale distance du ciel et de la terre, on s’aperçoit peut-être qu’un cri ne se justifie que si quelqu’un l’entend, non ? Peut-être plus compliqué que cela. L’image n’a pas fini de travailler en moi. Toujours est-il que ce cri aura quand même existé par l’écriture.



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  • Commentaires

    1
    Francis Royo
    Mercredi 11 Janvier 2012 à 17:41
    Et se jeter dans le vide? Au-delà de toute tentation, pas pour la mort, mais justement, pour la beauté du cri. Pureté même. J'y ai senti cela aussi.
    2
    Aunryz Profil de Aunryz
    Mercredi 11 Janvier 2012 à 19:10

    L'absence de cri fait (non)écho à ce
    "à égale distance du ciel et de la terre"
    qui produit dans l'esprit de celui qui tente de "voir" (en image, par delà ces mots)
    une sensation d'aspiration, de vertige
    égale
    (à cette absence de cri tourbillonnante)

    _____
    Ce cri partout présent dans cette évocation de Jean-Luc LAGARCE

    3
    mel13 Profil de mel13
    Mercredi 11 Janvier 2012 à 19:20

    @ Francis royo et @ Thaelm 

    Merci à tous les deux pour ces commentaires aussi passionnants que lumineux:-)

    4
    D3
    Mercredi 11 Janvier 2012 à 20:13

    Les images s'imposent ,respiration courte ,,      Ivresse de l'espace ,au-dela du visible ,sourire incontrolable du bonheur cree par l'immensité ,;  L'espace est plein de cris qu'on a pas criés,,,,


    Je n'ai pas crié !         Si ,quand je suis née !

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