• en attendant le prochain tsunami


     

    Recyclage: extrait d'une scène de ma première pièce de théâtre, écrite en 2005 pour les Électrons flous, qui ne s'appelaient pas encore comme ça... Un explorateur (Jean-Louis) et sa femme débarquent sur une île pour une mission scientifique. Ils y découvrent un petit groupe d'Européens disparus volontaires...


    Mado a tendu un livre à Dodo qui d’abord le renifle, se livre à quelques facéties joyeuses puis va se mettre à lire à l’autre bout de la scène, laissant Jean-Louis face à Mado.

     

    Jean-Louis : - Il a l’air de bien vous aimer, non ?

    Mado : - Oui, c’est un gentil garçon : il n’a pas eu de chance dans la vie.  

    Jean-Louis : - Je ne vous comprends pas. Vous avez un mari, des enfants ? Qu’est-ce qui vous amené ici ?

     Mado : Oh, moi vous savez, c’est tout simple. J’enseignais le français dans un collège à Marseille, même pas classé zone sensible, non, non, un collège ordinaire avec des gamins ordinaires. Ce jour-là, c’est apparu comme une évidence : ce que je faisais n’avait plus aucun sens. Je venais de terminer un cours sur les valeurs du présent : présent de vérité générale, d’actualité, d’habitude, de narration… Je me suis rendue compte que je n’habitais plus mon présent : ces paroles répétées chaque année étaient vides de sens, désincarnées, abstraites pour ces gamins qui ne vivaient qu’un seul présent. Le beau présent de leur jeunesse qu’on musèle, qu’on enferme huit heures par jour dans de tristes murs devant de tristes sires… J’ai profité des dernières minutes avant la sonnerie pour leur parler du questionnaire de Proust et leur posé la fameuse question : « Quel livre emporteriez-vous dans une île déserte ? » L’un d’entre eux me l’a renvoyée à la figure : « Et vous madame ? » Et je me suis rendue compte que je ne savais pas. La sonnerie de midi a retenti, les élèves sont sortis et je suis restée immobile, incapable de bouger.

    Dodo : : - Ca veut dire quoi, « pourceaux » Mado ?

    Mado : - Ce sont des porcs, Dodo : Circé a transformé les compagnons d’Ulysse en porcs.

    Dodo : - Circé ogresse, bougresse. Cochonne de vie.

    Mado : - Oui, Dodo, va poursuivre ta lecture, j’arrive bientôt.

    Jean-Louis : - Et c’est ce jour-là que vous avez disparu ?

    Mado : J’ai pris un sandwich, et j’ai marché jusqu’au parc près de l’hôpital pour le manger. Et puis je suis revenue devant le collège, mais je n’ai pas pu y entrer. J’ai continué à marcher, empruntant des petites rues que je ne connaissais pas, j’ai élargi mon circuit et me suis retrouvée devant le collège, sans me résoudre à y entrer. J’ai encore marché, agrandi le cercle. En regardant un  arbre aux fleurs pourpres dans un jardin, je me suis dit que je ne connaissais même pas son nom et ma vie pleine de mots m’a paru vaine. J’ai marché longtemps, hébétée, décrivant des cercles de plus en plus larges. L’heure de la reprise des cours était depuis longtemps dépassée et c’était délicieusement grisant, cette école buissonnière, moi qui avais passé vingt ans de ma vie à noter scrupuleusement les absences de mes élèves.

    Jean-Louis : - Mais à quoi pensiez-vous pendant cette escapade ?

    Mado : - A rien justement. Je pourrais dire que je pensais à mes élèves, à mes enfants et à mon mari, aux romans que je lisais alors, mais non, je ne pensais à rien. Pour une fois, le bourdonnement incessant de mes pensées avait cessé. J’étais dans mes pas, dans les odeurs du printemps, dans l’instant présent et plus dans la fiction qu’était devenue ma vie.

     Jean-Louis : - Ne me dites pas que vous n’aviez jamais ressenti cela ? Je ne peux pas y croire. 

    Mado : - Et pourtant c’est la vérité.  Rien de commun avec la gratuité de ce moment. Les instants de détente qu’on s’octroie sont comptés, minutés par les taches qu’on sait devoir accomplir après. Notre capacité d’émerveillement en est du coup limitée. Là je n’avais plus de bornes. J’ai pris la voiture jusqu’à l’aéroport, un billet pour Acapulco- j’ai toujours eu envie de voir ces plongeurs qui sautent de si haut- moi aussi j’ai fait le grand saut…

     


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  • Commentaires

    1
    Claude (de Paris)
    Jeudi 15 Mars 2012 à 14:10

    On a envie d'avoir d'autres morceaux "recyclés" ! Le développement durable a du bon... !

    2
    mel13 Profil de mel13
    Jeudi 15 Mars 2012 à 17:36

    @Claude

    Merci, c'est gentil... je vais tenter de le faire au moins une fois par semaine (pas trop le temps pour l'instant de faire du neuf ou alors du très court) merci pour ces encouragements 

    3
    D3
    Jeudi 15 Mars 2012 à 20:18

    Ce recyclé -la , j'achète !          Je prendrai bien aussi les suivants ,,,,,

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