• écrire la mer à boire

    Pas le temps de rédiger un article aujourd'hui, je colle un début de travail d'anthologie entrepris l'an dernier à la même époque...

    Écrire la mer à boire

     

     J'avais soif. De mer, d'espace, de silence. Les vacances seraient l'occasion d'étancher cette soif. J'avais prévu underniers billets voyage vers la mer. La Bretagne ou le Cotentin. Il me fallait juste trouver une petite maison au bord de la mer, avec vue sur la mer. Cela ne semblait pas la mer à boire. Sauf que. Sauf qu'on était au mois de juillet et qu'il ne fallait pas compter trouver la location de mes rêves avec vue sur la mer. J'avais déjà prévu toute une série de lectures à faire, bercée par le ressac des vagues. Je n'avais pas envisagé non plus ces touristes toujours aussi nombreux malgré la crise. Certes j'en étais une aussi et pas encore touchée de plein fouet par la crise économique. Encore pourvue d'un emploi, et des émoluments qui vont avec, ceux d'une bibliothécaire de mon acabit étant modestes mais suffisants pour subvenir à mes besoins, je n'avais soif que d'une chose en ce début d'été: la mer.

     Ce n'est pas la mer à boire… peut-être à peindre, à aquareller. Avec ses ciels, comme autant d'amants inconstants, mouvants et passagers du temps. Les écrits sur la mer m'ont toujours fascinée. Ceux de Virginia Woolf furent peut-être à l'origine de cet envoûtement. Les titres d'abord: Les Vagues ou Le Phare. Jusqu'à Claudie Gallay avec Les Deferlantes. Jusqu'à? Non, jamais "jusqu'à" car on écrira toujours la mer, je dis la mer, et non l'océan plus masculin, bien que je fasse une petite place à ces hommes qui écrivent aussi la mer avec humilité et sans cet esprit héroïque de mâle à vouloir la dompter. C'est pourquoi je laisserai les Melville, Conrad et autres écrivains prestigieux à baleines. Et je lirai jusqu'à plus soif ces récits de femmes qui écrivent la mer à boire. La mer à boire, faite du sel des souvenirs, des larmes et des épreuves, mais aussi d'amour et de passion. L'été me voit toujours un livre sur la mer dans les mains. Cette petite anthologie non exhaustive des textes que j'ai aimés pour les partager avec d'autres. Avec une prédilection pour les mers du Nord, les sauvages, les rebelles plutôt que la Méditerranée et celles du sud, au milieu de terres - âpres et rudes parfois mais plus souriantes et avenantes au soleil de nos souvenirs...

     

    Virginia WOOLF, Les Vagues, 1931, lu la première fois en juillet 1983. Où me trouvais-je? Ne venais-je pas d'arriver à Aix avec A. ? Sur la deuxième de couverture, il y a un timbre grec daté de 1982. 

     À Elverdon, les jardiniers promenaient sans cesse leurs balais énormes, et une femme était assise à une table, à écrire, dit Bernard. Je pressens que cette femme, c'est Virginia elle-même qui entreprend à quarante-sept ans l'écriture de ce récit lu beaucoup trop jeune, à vingt-trois ans. Le relisant vingt-sept ans plus tard, je m'émerveille de sa prose. Le monologue intérieur de six personnages -trois hommes et trois femmes- à différents moments de leur vie entrecoupés et encadrés de descriptions de la mer, de l'aube jusqu'au crépuscule.

     Le soleil ne s'était pas encore levé. Le ciel et la mer eussent semblé confondus, sans les mille plis légers des ondes pareils aux craquelures d'une étoffe froissée. Peu à peu, à mesure qu'une pâleur se répandait dans le ciel, une barre sombre à l'horizon le sépara de la mer,et la grande étoffe grise se raya de large lignes bougeant sous sa surface, se suivant, se poursuivant l'une l'autre en un rythme sans fin.

     Certes, ce n'est pas un roman sur la mer mais sur le temps, ou plutôt la durée, saisie par le flux et reflux d'une conscience. C'est Marguerite Yourcenar, sa traductrice, qui en parle le mieux. […] dans ces Vagues, les personnages ne sont plus que des mouettes au bord d'un Temps-Océan, et les souvenirs, les rêves, les concrétions parfaites et fragiles de la vie humaine nous font l'effet de coquillages au bord de majestueuses houles éternelles.

     

    Virginia WOOLF, Vers le Phare, 1927, lu la première fois je ne sais quand, probablement à la même période que Les Vagues et relu en juillet 2010. Ce que j'admire plus particulièrement dans ce récit, c'est sa construction: une première partie assez longue (159 pages dans l'édition de poche), "La fenêtre", cadre spatial de ce qui paraît constituer plusieurs instants d'une seule et même journée à travers le point de vue de plusieurs personnages gravitant autour de Mrs Ramsay, à la fois motif central de la partie narrative et du tableau peint par Lily Briscoe; la deuxième partie qui s'appelle "Le temps passe"est paradoxalement la plus courte (24 pages) et donne à voir la maison abandonnée par ses habitants pendant qu'ils meurent entre crochets, comme ça en passant,  comme des notations événementielles sans importance par rapport à la succession des jours et des nuits: 

     Les nuits à présent sont pleines de vent et de saccage; les arbres plongent et se courbent et leurs feuilles tourbillonnent pêle-mêle avant de tapisser la pelouse, de s'entasser dans les chéneaux, d'engorger les conduits et de joncher les sentiers détrempés. La mer aussi se soulève et se brise, et si quelque dormeur, imaginant trouver sur la plage, qui sait, une réponse à ses doutes, un compagnon de solitude, rejette ses draps et descend marcher seul sur le sable, aucune image d'apparence secourable et divinement empressée ne se présente aussitôt à lui pour restaurer l'ordre dans la nuit et amener le monde à refléter le champ de l'âme. La main s'amenuise dans sa main; la voix mugit à son oreille. Pour un peu il semblerait inutile au milieu d'une telle confusion de poser à la nuit ces questions sur le quoi, le pourquoi et pour quelle raison, qui incitent  le dormeur à déserter son lit pour chercher une réponse.

     [Mr Ramsay, titubant le long d'un couloir, tendit les bras un matin sombre, mais, Mrs Ramsay étant morte assez soudainement la nuit précédente, il tendit les bras. Ils restèrent vides.](fin de la troisième section, p.203); 

    et puis surtout, ce que j'admire c'est le passage d'un point de vue à un autre, à l'intérieur d'une section ou d'une section à l'autre, du proche au lointain, du plan large au gros plan, c'est une vision de peintre l'écriture de Virginia et cela m'enchante encore, comme dans ce passage du point de vue de Lily Briscoe, qui cherchera à la fin du roman encore à peindre la vision qu'elle a eue des années plus tôt et contemplant la baie dans laquelle navigue Mr Ramsay et ses deux plus jeunes enfants vers le Phare, à celui de Cam dans le bateau contemplant le rivage où se trouve Lily.

     La matinée était si belle, à part un petit coup de brise çà et là, que la mer et le ciel paraissaient une seule et même texture, comme si des voiles  étaient suspendues tout là-haut dans le ciel, ou que les nuages étaient tombés dans la mer. Un steamer au large avait dessiné dans l'air une immense volute de fumée qui restait là à s'enrouler et sinuer gracieusement, comme si l'air était une gaze légère qui tenait les choses mollement emprisonnées dans ses mailles, les faisant tout au plus osciller doucement de côté et d'autre. Et comme il arrive parfois quand le temps est très beau, les falaises paraissaient sentir la présence des navires, et les navires, celle des falaises, comme s'ils échangeaient à leur manière quelque message secret. Car le Phare, si proche du rivage parfois, en paraissait ce matin, dans cette brume légère, considérablement éloigné.

     "Où sont-ils à présent?" songea Lily, regardant vers le large. Où était-il, ce très vieil homme qui était passé en silence devant elle, un paquet enveloppé de papier brun sous le bras? Le bateau était au milieu de la baie.(fin de la septième section de la troisième partie "Le Phare")

     

     Là-bas, ils ne ressentent rien, songea Cam, regardant le rivage qui, montant et descendant sans cesse, devenait toujours plus lointain, toujours plus paisible. Sa main traçait un sillage dans la mer, tandis que son esprit dessinait des motifs avec les stries et les tourbillons verts et, tout engourdi et enveloppé de brume, errait en imagination dans ce séjour  sous-marin où des grappes de perles s'accrochaient à des rameaux blancs, où, dans la lumière verte, l'esprit se transformait tout entier et le corps translucide rayonnait dans un manteau vert.

     Puis les remous se calmèrent autour de sa main. La gerbe d'eau se tarit; le monde s'emplit de petits craquements, de petits grincements. On entendait les vagues se briser et clapoter contre le flanc du bateau comme s'il était à l'ancre dans le port. Tous sembla se rapprocher. Car la voile, que James avait fixée du regard au point qu'elle devenue pour lui comme une vieille connaissance, se détendit complètement; voici qu'ils s'immobilisaient, la voile faseyant mollement dans l'attente d'une brise, sous un soleil brûlant, à des milles du rivage, à des milles du Phare. Le monde entier semblait s'être arrêté. (début de la huitième section, p.276, éd. Folio)

     


     




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