• clause de style

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    Hier, Avignon avec L. sans projet précis. Arpenter la ville pour voir ce qu'on pourrait voir. En même temps, se dire que ce n'est pas grave si aucun spectacle ne nous prend par la main, par les yeux, par le coeur. En même temps, faire attention au temps, celui qui passe, car tempête annoncée pour la soirée: donc face au temps qui menace, ne pas trop prendre son temps. Tant va la cruche, qu'à la fin elle se casse. Bref, on a opté pour Oleanna, une pièce américaine de David Mamet, adaptée en français par Pierre Laville. C'est la compagnie "L'eau qui dort" qui joue à "L'étincelle" ce texte très fort, très écrit, mais aussi très ambigu.

    derniers billetsAmbigu et inconfortable, pour nous spectateurs. Car sans point de vue privilégié. Au début, tout paraît simple pourtant. On assiste à une entrevue qu'un professeur d'université accorde à l'une de ses étudiantes, paniquée à l'idée d'avoir raté son dernier devoir. En fait, le prof. négocie au téléphone l'achat d'une maison avec sa femme et l'un de ses amis. Il évoque avec son interlocuteur une banale "clause de style". Quand il raccroche, il prend enfin l'étudiante en compte. On voit alors très vite de quel côté est le pouvoir, à commencer par celui des mots. John parle, parle, ne cesse de parler devant Carol, l'étudiante, qui, de plus en plus nerveuse, a visiblement du mal à s'exprimer. D'un milieu défavorisé, elle a déjà eu du mal à en arriver là, mais elle ne comprend pas le langage du prof, elle ne comprend pas ses cours, ne comprend pas son livre, ne comprend même pas ce qu'est une "clause de style". Tout cela en propos hachés, par bribes, par fragments de plus en plus criés pour se faire entendre de ce prof. pas pire qu'un autre. Plutôt gentil même, puisque devant sa détresse, il se propose de lui donner des cours particuliers. Bref, jusque là, la fin du premier acte, on croit qu'on a compris la logique des deux personnages avec une légère préférence pour celle qui n'a ni savoir, ni pouvoir. Et puis dès le deuxième acte, tout bascule: l'étudiante, blessée, va renverser le rapport de forces jusqu'à priver John de sa promotion en le dénonçant au comité de titularisation de la faculté puis en l'accusant de viol. A la fin, on se demande ce à quoi on a assisté, une critique de l'éducation, du langage de bois, des combats féministes outrés? Probalement un peu de tout cela, mais surtout de l'ambiguïté du langage, de sa complexité, dans ses rapports avec l'implicite notamment, de l'opposition entre la lettre et l'esprit aussi. Ainsi, cette "clause de style", qu'au début de la pièce, le prof. ne veut pas expliquer à l'étudiante, sous prétexte que ce n'est pas important (c'est d'ailleurs sa définition: "clause commune à des actes juridiques de nature identique; en langue courante, disposition sans importance"), se révèle un véritable piège, voire une clause abusive, dont voici la définition: "celle qui, dans un contrat intervenant entre un professionnel et un non-professionnel, est imposée à ce dernier par un abus de puissance qui confère au premier un avantage excessif." Sauf que l'abus de pouvoir se trouve ici du côté de la victime supposée. 

    derniers billetsEn revenant, j'ai regardé la télé par intermittence: c'était le film "Le Corbeau" de Clouzot. Or, quelle ne fut pas ma surprise lorsque j'entendis le médecin-chef lire la lettre qu'il vient de recevoir : "Vieil ivrogne" et surtout commenter ce début par "C'est une clause de style"... Bonnevi commentant également le début de sa propre lettre emploiera les mêmes termes. Outre les thèmes de la délation et de la manipulation, on retrouve cet aspect ambigu de la réception. Ce refus d'orienter le point de vue du spectateur nous oblige à réfléchir, à prendre position. Le film a d'ailleurs suscité l'opprobre autant côté résistants que côté pétainistes. Malaise vous disais-je... Ce matin, relisant les chapitres sur l'abbaye de Thélème ("Fais ce que voudras") dans Gargantua, me suis dit que c'est la marque des grands créateurs, de laisser l'entière liberté  d'interprétation à leurs récepteurs. 


     


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  • Commentaires

    1
    Jeudi 21 Juillet 2011 à 15:57

    passionnant !!!

    Si tu veux suivre le festival d'Avignon, va voir le blog de Paumée (lien sur ma blogroll d'entre-temps)

     

    2
    mel13 Profil de mel13
    Vendredi 22 Juillet 2011 à 15:04

    @Lautreje

    Ah, c'est chouette que tu sois revenue:-)

    merci pour ta suggestion mais je suis déjà une lectrice régulière de Paumée... 

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