• Booz endormi, Ruth éveillée

    On était tous là donc pour écouter Booz endormi et aussi Ruth éveillée, à ses côtés, dans cette belle nuit d'été, sous cette faucille d'or dans le champ des étoiles . Une petite compagnie, et de bonne, à venir écouter Michon lire le poème de Hugo. Et il l'a fait. Il l'a bien fait, le numéro de celui dont c'est la profession de lire Booz endormi de Hugo, comme il l'a dit avant de s'installer devant le pupitre, parce qu'il l'a fait si souvent. Il a précisé que la veille, à Marseille, il l'avait bien lu, peut-être parce que la rencontre avait lieu la nuit. En cette fin d'après-midi, il ne faisait pas encore nuit.

    Tour à tour cabotin - suscitant sourires et rires dans l'assistance déjà conquise -lyrique, grave et solennel, il appuyait de ses belles mains -paumes vers le sol, doigts écartés - l'alexandrin binaire, balancé, cadencé de Hugo. Le public était séduit. Denis Guénoun et Anne Roche aussi. Sous le charme, tous, de Pierre Michon, au point de vouloir faire partie de sa secte des Boozistes. On voulait bien le croire, qu'ils étaient quelques-uns à être des monomaniaques de ce poème, qu'on connaît surtout comme vivier de figures de style, qu'on méconnaît cependant. Il faut lire tout de suite après ce qu'écrit Michon dans Corps du roi à propos de ce poème, en ayant encore dans les oreilles le timbre et la rythmique de sa voix:
    Il n'est peut-être pas indifférent de dire le peu qui se passe dans ce poème, d'après ce que j'en comprends: un homme dort une nuit de battage ou de moisson. Il dort à la belle étoile. C'est dans les temps bibliques. L'homme qui dort est un moissonneur et un peu plus qu'un moissonneur, le maître de la moisson, un gros propriétaire, un latifundiaire. Le grain ruisselle. Cet homme est veuf, sans enfant, très vieux. Il accomplit le bout du parcours dans les formes, sans ressentiment. Il fait un rêve: il y voit sous la forme raide d'un chêne qui lui pousse au ventre, une érection juvénile et une longue descendance très illustre. Il n'y croit pas, il sait qu'il rêve. Il a tort: pendant qu'il dort et rêve, une Étrangère qu'il a embauchée comme glaneuse, une très jeune femme, s'est couchée près de lui, a dévoilé sans ambiguïté sa poitrine, et attend son bon plaisir. Les yeux ouverts sur le ciel, elle se pose une question sur l'origine de la lune.
    Voilà ce que tout le monde y peut entendre: l'engrangement des blés, l'engendrement impossible mais probable, le sommeil des hommes et la veille volontaire des femmes, la lune et les étoiles dont on ne sait pas vraiment comment c'est fait.
    J'interromps un moment Pierre Michon, bien que la suite vaille la peine (et l'avant, et l'après), pour donner la parole à Denis Guénoun, qui s'est intéressé au pendant féminin de l'histoire, à Ruth donc. On lui avait demandé d'écrire un spectacle centré sur la relation entre deux femmes et il s'est souvenu d'une image dans un livre d'enfant réunissant Ruth et Noémie. Il a relu "Le Livre de Ruth", un livre à part dans l'Ancien Testament, par sa brièveté, une nouvelle,  par l'exception d'un nom de femme dans le titre, et parce que c'est un livre -exception aussi dans cet immense western biblique- débordant d'une énorme bonté. Or, Guénoun tentait de trouver une solution à cette problématique: comment écrire une pièce de théâtre sans faute? Encore un tic de fils d'instit, a-t-il dit en souriant à Michon, lui aussi fils d'instit. 
    Ruth, la Moabite, l'étrangère, suit sa belle-mère Noémie dans son pays, veuve de son fils. Elle n'est pas très bien accueillie par les moissonneurs et voilà ce que dit Booz dans la pièce:

    Celle-ci va glaner derrière vous. Vous la laisserez glaner, derrière vos gerbes. Vous lui parlerez avec décence, et considération. 
    Et elle pourra glaner aussi entre les gerbes. Derrière, mais sur les côtés aussi. Et vous n'y verrez pas d'obstacle, ni ne lui ferez aucun affront: vous la laisserez glaner son grain, autour, avec bienveillance, le coeur ouvert, et consentant. 
    Et même, vous tirerez hors des gerbes quelques brassées à laisser tomber. Vous abîmerez un peu votre travail, pour qu'elle en profite. Elle les glanera, et vous ne la repousserez aucunement. Vous serez souriants, approbateurs. 
    Laissez parler la vieille bonté qui sommeille, tapie dans les recoins du ventre. Laissez faire. Laissez passer l'ancien sourire du peuple. celui de votre mère, qui vous léchait le cul comme une ourse quand vous grelottiez sous ses dents. 
    Mange, ma fille, mange. Repais-toi, tu as faim. Il faut manger, pour l'ouvrage. Le jour est long, les blés sont lourds. Mange. rassasie-toi. 
    Que te protège et t'abrite sous ses ailes l'esprit du peuple que tu bénis de ta fuite. 
    Ruth éveillée, 2, "Au repas", p. 23, édition "Les Cahiers de l'Égaré"
    C'est un très beau texte à méditer par les temps qui courent... Le comédien qui a lu cet extrait, ainsi qu'un autre, s'appelle Stanislas Roquette (un peu trop illustratif et séducteur, mais bon). Il faut vraiment lire (après avoir tanné votre libraire pour qu'il le trouve) ce texte beau et bon (mais pas mièvre) comme un beau et bon pain. Ainsi quand Ruth s'offre à Booz, lui étonné, à peine réveillé a encore cette parole: 
    Sois bénie par la grande fougue des cieux, Ruth, ma fille, ma décidée.
    Cette dernière bonté que tu montres dépasse encore la première.

    Pierre Michon a souligné les deux questionnements au centre de ce texte: d'où vient Dieu? D'où viennent
    les enfants?
    Ensuite il fut question d'un point de divergence très complice, très tendre, entre les deux écrivains à propos
    de la notion de péché, mais je suis trop longue et je veux en garder égoïstement un peu pour moi.
    Je crois me rappeler qu'Anne Roche a conclu l'entretien en parlant de la richesse de ce texte, de cette très
    belle histoire de métissage. Et cette soirée témoignait d'un très beau métissage entre deux écrivains,
    adorateurs du Booz endormi, mais aussi s'appréciant, ne cherchant pas à s'écraser l'un l'autre, de très
    bonne compagnie décidément. On a bu du petit lait à la Laiterie. Ce fut un régal.derniers billetsderniers billetsderniers billets

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 10 Mars 2010 à 14:08
    Superbes ces deux textes, ils se regardent se croisent  et s'unissent à merveille !
    (votre dernier paragraphe est tronqué sur la droite, du moins vu de mon écran !)
    2
    mel13 Profil de mel13
    Mercredi 10 Mars 2010 à 16:03
    @lautreje Oui ces deux textes sont magnifiques et tout le reste est à l'avenant: il faut vraiment les lire Michon, Corps du roi et Guénoun, Ruth éveillée.Quant au texte tronqué, j'ai encore fait une mauvaise manipulation (j'en suis coutumière) et je vais y remédier... Merci pour votre message.
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